L'art de la photographie — 1

Huit heures de soleil sur un toit de Bourgogne

Comment la première photographie a inventé un problème que nous n'avons toujours pas résolu

Il faut d'abord dire à quoi ça ressemble, parce que c'est décevant.

Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie connue, Nicéphore Niépce, 1827

Une plaque d'étain de 20,2 sur 16,2 centimètres, couverte d'une matière brunâtre. Dessus, des formes qu'on met un moment à identifier : le pan d'un toit à gauche, une tour ou un pigeonnier au centre, un arbre, l'aile d'une grange à droite. Entre les deux, une cour vide. L'image est floue, grasse, presque illisible. Si on vous la montrait sans rien dire, vous penseriez à une gravure ratée, ou à une tache.

C'est la plus ancienne photographie du monde encore existante. Elle a été faite par un inventeur bourguignon nommé Nicéphore Niépce, depuis la fenêtre d'une chambre haute de sa maison, au Gras, près de Saint-Loup-de-Varennes. Elle est aujourd'hui conservée au Harry Ransom Center de l'université du Texas à Austin, où elle est exposée en permanence.1Harry Ransom Center, University of Texas at Austin, « The Niépce Heliograph », notice de collection. Plaque d'étain sensibilisée au bitume de Judée, pose d'au moins huit heures. hrc.utexas.edu

Et elle contient une anomalie que presque personne ne remarque.

En quelle année, au juste ?

Avant l'anomalie, une précision qui a son intérêt.

Vous lirez presque partout que cette image date de 1826. C'est la datation retenue par Helmut Gernsheim, l'historien qui a retrouvé la plaque en 1952, et elle s'est installée dans tous les récits populaires. Le Harry Ransom Center l'affiche encore aujourd'hui.

Elle est probablement fausse. En 1967, les historiens Pierre Harmant et Paul Marillier ont réexaminé le dossier et défendu 1827 ; Gernsheim lui-même a fini par accepter cette correction dans une édition ultérieure de son histoire de la photographie.2Smarthistory, « Joseph Nicéphore Niépce, View from the Window at Le Gras ». Gernsheim retient d'abord 1826 ; Pierre Harmant et Paul Marillier défendent 1827 en 1967, datation que Gernsheim accepte dans une édition ultérieure de The History of Photography . smarthistory.org La recherche actuelle resserre même la fourchette entre le 4 juin et le 18 juillet 1827.

Il y a donc, sur la photographie la plus célèbre du monde, un écart d'un an entre ce qu'affiche l'institution qui la détient et ce que soutient la recherche. Ce n'est pas un scandale — c'est le fonctionnement normal du savoir historique, où une notice de musée bouge plus lentement qu'un article scientifique. Mais c'est un bon avertissement pour tout ce qui suit : en histoire de la photographie, la date que tout le monde répète est souvent celle du premier qui l'a écrite.

Le soleil qui éclaire des deux côtés

Maintenant, regardez les ombres.

Sur le mur de gauche, la lumière vient de la droite. Sur le bâtiment de droite, elle vient de la gauche. Les deux façades de la cour sont éclairées en même temps, ce qui est physiquement impossible : un seul soleil, une seule direction, à un instant donné.

Sauf qu'il n'y a pas d'instant donné. Voilà toute l'affaire.

Niépce travaillait avec du bitume de Judée, un asphalte naturel étalé sur une plaque d'étain. Le bitume durcit là où la lumière le frappe ; le reste, resté soluble, est ensuite lavé. C'est un procédé d'une lenteur inimaginable — le Harry Ransom Center parle d'au moins huit heures de pose. La plaque n'a donc pas enregistré un moment, elle a enregistré une durée. Le soleil a traversé le ciel pendant que l'image se formait, éclairant successivement une façade puis l'autre, et le bitume a gardé les deux.

Ce que nous appelons la première photographie n'est pas l'image de ce qu'on voyait par cette fenêtre. C'est l'image de toute une journée, empilée sur elle-même. Un objet qu'aucun œil humain n'aurait pu voir.

Le malentendu fondateur

Nous avons pris l'habitude de penser la photographie comme un prélèvement. On appuie, on découpe un morceau de réel, on l'emporte. Le vocabulaire courant le dit sans détour : on prend une photo, on capture un instant, on immortalise une scène. Tous ces mots supposent que quelque chose existait déjà, entier, et que l'appareil s'est contenté de le saisir.

La toute première image du médium contredit cette idée avant même qu'elle ait eu le temps de s'installer. Deux fois, et à deux échelles : par sa durée, qui compile une journée entière ; par sa matière, qui n'est qu'une poussière de points. Elle ne prélève rien. Elle fabrique.

Ce n'est pas un défaut de jeunesse dont la technique nous aurait guéris. Chaque photographie que vous ferez cette semaine repose sur la même opération. Une pose longue transforme une rivière en brume — personne n'a jamais vu une rivière ainsi. Une pose au 1/4000e fige une goutte en bille de verre. Un téléobjectif écrase les plans. Le noir et blanc supprime une information que tous vos sens vous donnent en permanence. Et votre capteur, comme le bitume de Niépce, ne connaît que des points.

Ce que ça change pour celui qui photographie

Si la photographie ne prélève pas mais fabrique, alors la question « est-ce que c'est fidèle ? » est mal posée. Aucune image ne l'est. La bonne question est : qu'est-ce que je choisis de fabriquer, et pourquoi ?

C'est un déplacement modeste en apparence, considérable en pratique. Il fait passer d'une posture de témoin — je suis là, j'enregistre — à une posture d'auteur : je décide de ce que cette scène va devenir. Le cadre exclut plus qu'il n'inclut, et cette exclusion est une phrase. Le temps de pose n'est pas un réglage technique mais une déclaration sur la nature du monde. Le moment où l'on appuie n'attrape pas un instant qui existait tout seul ; il en crée un, en décrétant que c'est celui-là qui compte.

Beaucoup de gens qui se disent bloqués dans leur pratique le sont exactement là. Ils ont appris les réglages, leurs images sont nettes et correctement exposées — et elles ne racontent rien, parce qu'ils continuent à se croire témoins. Ils attendent que le monde leur donne quelque chose à enregistrer. Il ne le fait jamais. Le monde ne fournit que de la matière première.

L'image qui a failli disparaître

Une dernière chose, et elle n'est pas anecdotique.

Niépce est mort en 1833 sans avoir tiré profit de son invention. Son associé Louis Daguerre a mis au point quelques années plus tard un procédé plus rapide et plus lisible, qui a pris son nom et occupé toute la lumière. La plaque du Gras, elle, a disparu de la circulation pendant des décennies avant que Gernsheim ne la retrouve en 1952, au terme d'une longue enquête.

Cent vingt-cinq ans entre le moment où une image est faite et le moment où on comprend ce qu'elle est.

C'est un motif qui reviendra souvent dans cette série. Vivian Maier n'a jamais montré une seule de ses photographies de son vivant. William Eggleston a été démoli par la critique avant d'être reconnu comme un maître. Saul Leiter a passé quarante ans à préférer le silence. La photographie a une relation étrange au temps — non seulement à l'intérieur de l'image, où une journée entière tient sur une plaque d'étain, mais aussi autour d'elle, dans le délai qu'il faut à un regard pour être compris.

Ce qui devrait, au passage, rendre un peu plus tranquille quiconque photographie aujourd'hui sans public.

Note sur l'image : la reproduction qui circule le plus largement est une version retouchée réalisée en 1952 pour rendre la plaque lisible — la plaque originale, photographiée telle quelle, est encore plus difficile à déchiffrer. Ce qui, tout bien considéré, est une ironie assez juste pour une image dont le sujet est la fabrication.

Sources

  1. Harry Ransom Center, University of Texas at Austin, « The Niépce Heliograph », notice de collection. Plaque d'étain sensibilisée au bitume de Judée, pose d'au moins huit heures. hrc.utexas.edu
  2. Smarthistory, « Joseph Nicéphore Niépce, View from the Window at Le Gras ». Gernsheim retient d'abord 1826 ; Pierre Harmant et Paul Marillier défendent 1827 en 1967, datation que Gernsheim accepte dans une édition ultérieure de The History of Photography. smarthistory.org
  3. Getty Conservation Institute, analyse de l'héliographie de Niépce, juin 2002, sous la direction de Dusan Stulik. Techniques : fluorescence X (XRF), spectrométrie infrarouge à transformée de Fourier (FTIR), spectrophotométrie par réflexion. Rapport intermédiaire GCI/HRC, WAAC Newsletter, vol. 24 n° 3. cool.culturalheritage.org

Pour aller plus loin

  • Geoffrey Batchen, Burning with Desire: The Conception of Photography, MIT Press, 1997. Pourquoi l'idée de photographie surgit simultanément chez plusieurs inventeurs vers 1800.
  • Helmut et Alison Gernsheim, The History of Photography, Oxford University Press, 1955 (éd. révisée 1969). L'ouvrage fondateur, par celui-là même qui a retrouvé la plaque.
  • Michel Frizot (dir.), Nouvelle histoire de la photographie, Bordas/Adam Biro, 1994. La grande synthèse francophone.
  • Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône. Le fonds français de référence sur l'inventeur.

Comments

What readers said

  • Franck

    Merci pour cet excellent article qui nous plonge dans l’univers de la photographie depuis sa genèse.

  • Kwamivi

    Un excellent article. Merci pour le travail que vous faite pour nous informer

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