Le 7 novembre 1839, à sept heures du matin, devant les grilles du palais de Ras el-Tin, à Alexandrie, deux Français ajustent un lourd appareil de bois et de cuivre face à une porte fortifiée. À quelques pas, allongé sur son divan, Méhémet Ali, vice-roi d'Égypte, observe la scène avec une curiosité mêlée de méfiance. Onze semaines plus tôt à peine, à des milliers de kilomètres de là, un autre homme dévoilait à Paris le procédé qui allait, ce matin-là, se poser pour la première fois sur le sol africain.
Retour en arrière de quelques mois. Le 19 août 1839, dans une salle bondée de l'Institut de France, l'astronome et physicien François Arago dévoile officiellement, au nom de Louis-Jacques-Mandé Daguerre, le procédé du daguerréotype devant l'Académie des sciences et l'Académie des beaux-arts réunies. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre : « quelques jours plus tard, on voyait dans toutes les places de Paris des boîtes noires à trois pattes plantées devant les églises et les palais », rapporte un témoin allemand présent ce jour-là.1Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld , vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015). Le gouvernement français, qui a racheté le brevet de Daguerre le 1er août 1839 pour en faire don « noblement au monde entier », espère d'emblée un usage scientifique du procédé : documenter, enfin de façon « objective », les vestiges de l'Antiquité.
Schéma du procédé — les quatre opérations que Vernet, Goupil-Fesquet, Joly de Lotbinière, Girault de Prangey et Itier devaient reproduire, sous le climat souvent difficile du Nil ou de la côte sénégalaise, avec un matériel chimique fragile transporté sur des milliers de kilomètres. Infographie originale réalisée pour cet article.
Arago lui-même avait désigné l'Égypte comme le terrain d'élection de cette nouvelle technique, regrettant publiquement que la daguerréotypie n'ait pas existé au temps de l'expédition de Bonaparte : « Chacun se représentera les avantages extraordinaires que l'on aurait pu tirer, dans l'expédition d'Égypte, d'un moyen de reproduction aussi exact et aussi rapide », déclarait-il devant l'Académie.1Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld , vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015). La publication, entre 1809 et 1829, des vingt-quatre volumes de la Description de l'Égypte — issue des travaux des savants ayant accompagné Bonaparte, dessinateurs et graveurs plutôt que photographes puisque le procédé n'existait pas encore — avait déjà nourri en France une fascination durable pour la vallée du Nil, ses temples et ses hiéroglyphes récemment déchiffrés par Champollion. Il n'est donc pas surprenant que le sol africain ait reçu la lumière du daguerréotype avant presque tout autre continent hors d'Europe : la demande scientifique et le goût du public précédaient la technique de plusieurs décennies.
La commande de Lerebours et le départ pour Alexandrie
L'opticien parisien Noël-Marie Paymal Lerebours, désireux de constituer le premier grand recueil photographique des monuments du monde — une entreprise à la fois scientifique et commerciale, destinée à alimenter un marché de gravures alors en pleine expansion —, équipe plusieurs voyageurs amateurs d'appareils et de produits chimiques. Il confie une mission au peintre orientaliste Horace Vernet, alors directeur de l'Académie de France à Rome, et à son neveu Frédéric Goupil-Fesquet (1817-1878), chargé de réaliser des vues destinées à compléter les esquisses de son oncle.1Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld , vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015).2Frédéric Goupil-Fesquet, Voyage d'Horace Vernet en Orient , Paris, Challamel, 1843. Les deux hommes quittent Marseille le 21 octobre 1839 — soit à peine deux mois après la présentation d'Arago —, font escale en Italie, à Malte puis en Grèce, avant d'accoster à Alexandrie le 4 novembre 1839.
Le 6 novembre, le consul de France les présente à Méhémet Ali, vice-roi d'Égypte, allongé « sur son divan, dans un coin du salon », selon le récit qu'en laissera Goupil-Fesquet dans son Voyage d'Horace Vernet en Orient, publié à Paris en 1843. Le souverain, curieux des progrès des arts et des sciences en Europe — il avait déjà fait venir d'Europe ingénieurs, médecins et instructeurs militaires pour moderniser son administration —, exprime le souhait de voir fonctionner le nouvel instrument. Rendez-vous est pris pour le lendemain matin, au palais de Ras el-Tin, sur le port d'Alexandrie.
7 novembre 1839 : la première photographie documentée du continent africain
C'est donc le 7 novembre 1839, à sept heures du matin, devant les grilles du palais de Ras el-Tin, que Vernet et Goupil-Fesquet réalisent la vue que plusieurs historiens de la photographie considèrent aujourd'hui comme la première photographie documentée d'Égypte — et, plus largement, du continent africain.1Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld , vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015). La plaque originale est aujourd'hui perdue ; l'image n'a survécu que sous la forme d'une gravure exécutée d'après elle, montrant une porte fortifiée devant laquelle se tiennent deux hommes, un garde et un portier, avec en arrière-plan le harem du palais et ses toits bas.
La scène de la prise de vue elle-même est restée dans les mémoires grâce au témoignage de Goupil-Fesquet. L'opération — sensibilisation de la plaque à la vapeur d'iode, exposition, développement aux vapeurs de mercure puis fixage à l'hyposulfite de soude — dure plusieurs minutes sous le regard méfiant de Méhémet Ali.
Une effervescence égyptienne : Khéops, Joly de Lotbinière et la publication des vues
Les deux Français ne s'arrêtent pas là. Le 20 novembre 1839, Goupil-Fesquet immortalise la pyramide de Khéops, à Gizeh, au terme d'une pose de quinze minutes — « nous daguerréotypons comme des lions », écrit alors Vernet à un correspondant.1Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld , vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015). À Alexandrie, ils croisent un troisième daguerréotypiste, le Suisse-Canadien Pierre-Gustave Joly de Lotbinière, également missionné par Lerebours, qui venait de réaliser à Athènes, à la mi-octobre 1839, les toutes premières vues photographiques de l'Acropole avant de rejoindre l'Égypte. Il poursuivra seul son voyage vers le sud, photographiant Karnak, les colosses de Memnon, Philae et Abou Simbel, pour un total revendiqué de quatre-vingt-douze vues — une remontée du Nil qui, en quelques semaines, couvre près de mille kilomètres de vallée égyptienne, de la Basse à la Haute-Égypte.
Aucune des plaques originales de ce trio pionnier n'a survécu : elles ne nous sont connues qu'à travers les gravures publiées entre 1840 et 1844 dans les Excursions daguerriennes : vues et monuments les plus remarquables du globe de Lerebours, puis dans le Panorama d'Égypte et de Nubie d'Hector Horeau (1841) pour les vues de Joly de Lotbinière. Trois ans plus tard, Girault de Prangey referait presque exactement le même trajet vers le sud, avec un matériel plus perfectionné ; ce sont ses plaques, elles, qui ont traversé les siècles.
Girault de Prangey (1842-1845) : la plus vaste entreprise photographique de son temps
Trois ans plus tard, l'architecte et daguerréotypiste Joseph-Philibert Girault de Prangey (1804-1892) entreprend, à partir de 1842, un périple de trois années à travers la Méditerranée orientale — Grèce, Égypte, Turquie, Syrie, Liban — muni de son matériel de daguerréotypie, dont le fameux coffret à plaques en bois de tilleul aujourd'hui conservé au Met. Arrivé en Égypte à l'automne 1842, il explore Alexandrie et Rosette avant de s'installer au Caire, où il consacre plusieurs mois à photographier l'architecture islamique et pharaonique — minarets, coupoles, portes monumentales, hypogées — avant de remonter le Nil jusqu'à Philae et Edfou en 1844. Au total, Girault de Prangey en rapportera plus de mille daguerréotypes, un corpus sans équivalent pour l'époque.3The Metropolitan Museum of Art, « Monumental Journey: The Daguerreotypes of Girault de Prangey », dossier de presse et d'exposition, New York, The Met, 2019.
Contrairement aux plaques de Vernet, Goupil-Fesquet et Joly de Lotbinière, une partie importante des daguerréotypes de Girault de Prangey a été conservée : ils constituent aujourd'hui les plus anciennes photographies existantes — et non plus seulement documentées par des gravures — d'Égypte et du Proche-Orient. Restées largement oubliées dans la propriété familiale de Langres après la mort du photographe, elles n'ont refait surface qu'au XXe siècle et n'ont été pleinement révélées au public que très récemment, à l'occasion de travaux de conservation et d'expositions muséales.3The Metropolitan Museum of Art, « Monumental Journey: The Daguerreotypes of Girault de Prangey », dossier de presse et d'exposition, New York, The Met, 2019. Girault de Prangey réalise également, durant ce voyage, quelques-uns des tout premiers portraits photographiques pris en Afrique — un genre que la daguerréotypie, à cause des temps de pose très longs, avait jusque-là presque exclusivement réservé aux monuments immobiles.
Vers le sud et l'ouest : Sénégal, Liberia et l'Afrique australe
Bien avant que le daguerréotype n'atteigne l'Afrique australe, il avait déjà pris pied beaucoup plus à l'ouest. Dès 1842, l'administrateur des douanes et voyageur français Jules Itier emporte un appareil daguerréotype lors d'une mission commerciale qui le conduit, via Gorée, jusqu'à Saint-Louis-du-Sénégal ; la plaque qu'il y réalise — la plus ancienne photographie documentée d'Afrique de l'Ouest — date du tout début de l'année 1843.4Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960 , Princeton, Princeton University Press, 2024. Itier poursuivra ensuite sa mission jusqu'en Chine, où il réalisera en 1844 l'un des tout premiers daguerréotypes pris sur le sol chinois, avant de revenir photographier l'Égypte et le Proche-Orient. Son passage par le Sénégal fait de lui, et non des daguerréotypistes du Cap, le premier photographe documenté à avoir opéré en Afrique subsaharienne — un jalon que la chronologie centrée sur l'Afrique australe tend à occulter.
Une décennie plus tard, une figure d'un tout autre type entre dans cette histoire : Augustus Washington (v. 1820-1875), daguerréotypiste afro-américain formé à Hartford, dans le Connecticut, qui émigre en 1853 au Liberia — république fondée par d'anciens esclaves affranchis sous l'égide de l'American Colonization Society — et y ouvre un studio à Monrovia. Washington y photographie, jusque vers 1858, les colons noirs-américains devenus à leur tour propriétaires terriens et responsables politiques de la jeune république — dont le président Stephen Allen Benson et plusieurs sénateurs libériens —, avant de se consacrer lui-même à une carrière de juge puis de président de la Chambre des représentants du Liberia.5Annie Elizabeth Poslusny, The Liberian Daguerreotypes of Augustus Washington: Photography, Science, and Blackness as Selfhood , thèse de doctorat, University of North Carolina at Chapel Hill, 2021. Ni voyageur européen de passage, ni photographe autochtone au sens où l'entendront plus tard Schneider ou Haney, Washington occupe une position intermédiaire et singulière dans cette histoire de la photographie africaine : celle d'un colon afro-descendant photographiant, depuis l'intérieur, la société qu'il contribue lui-même à bâtir — et dont il finira, avec le temps, par percevoir et dénoncer les logiques coloniales à l'égard des populations autochtones libériennes.
Plus au sud et à l'est, sur les côtes de l'océan Indien et dans la colonie britannique du Cap, la daguerréotypie met en revanche davantage de temps à s'implanter durablement. Selon l'historienne Patricia Hayes (Université du Cap occidental), le procédé « voyage rapidement à travers cette frontière liquide » que constituent les routes maritimes coloniales, atteignant Durban via l'île Maurice en septembre 1846.6Patricia Hayes, « Power, Secrecy, Proximity: A Short History of South African Photography », Kronos , vol. 33, n° 1, 2007, p. 139-162 (SciELO South Africa).7M. Bull et J. Denfield, Secure the Shadow: The Story of Cape Photography from Its Beginnings to the End of 1870 , Le Cap, Terence McNally, 1970 — cité dans Hayes, 2007. Le brevet français, contrairement au calotype anglais de Talbot, n'étant protégé par aucun monopole, il se diffuse sans entrave après 1839 dans l'ensemble des colonies francophones et de leurs zones d'influence commerciale.
C'est le Français Jules Léger qui débarque, à bord de la goélette Hannah Codner, à Algoa Bay (aujourd'hui Port Elizabeth), où il expose dès octobre 1846 une série de portraits de colons et de vues locales, décrits par le Grahamstown Journal de novembre 1846 comme « magnifiques, merveilleux, intéressants ».6Patricia Hayes, « Power, Secrecy, Proximity: A Short History of South African Photography », Kronos , vol. 33, n° 1, 2007, p. 139-162 (SciELO South Africa). Son associé William Ring transporte ensuite le matériel jusqu'au Cap, avec moins de succès. Il faudra attendre 1851 pour que trois daguerréotypistes — Carel Sparmann, William Waller et John Paul — y installent des ateliers durablement rentables.6Patricia Hayes, « Power, Secrecy, Proximity: A Short History of South African Photography », Kronos , vol. 33, n° 1, 2007, p. 139-162 (SciELO South Africa).7M. Bull et J. Denfield, Secure the Shadow: The Story of Cape Photography from Its Beginnings to the End of 1870 , Le Cap, Terence McNally, 1970 — cité dans Hayes, 2007. Hayes souligne qu'« il n'existe aucune preuve de photographies prises avant 1845 » au Cap, la technologie ayant mis plusieurs années à franchir la distance maritime séparant l'Europe du sud du continent.
Une géographie inégale des sources — le point le plus ancien et le mieux documenté, Alexandrie en novembre 1839, appartient à la partie du continent la plus intensément photographiée par des voyageurs européens dans les années 1840. À l'inverse, le Sénégal, le Liberia, l'Afrique australe et l'Algérie n'apparaissent dans les sources qu'un à sept ans plus tard, et souvent sans qu'une seule plaque en accès libre n'en subsiste aujourd'hui. Infographie originale réalisée pour cet article.
Le cas de l'Afrique du Nord française : une documentation plus lacunaire
L'histoire de l'arrivée du daguerréotype en Algérie, colonie française depuis 1830, est nettement moins bien établie que celle de l'Égypte ou du Cap. Les historiens de la photographie coloniale, au premier rang desquels David Prochaska (University of Illinois), ont montré que la photographie n'y devient un instrument systématique de documentation — administrative, militaire, ethnographique et touristique — que dans la seconde moitié du XIXe siècle, la production des années 1840 restant fragmentaire et dispersée dans des collections privées ou des fonds d'archives encore mal recensés.8David Prochaska, Making Algeria French: Colonialism in Bône, 1870-1920 , Cambridge, Cambridge University Press, 1990. Cette asymétrie documentaire illustre à elle seule la difficulté d'écrire une histoire continue de la photographie en Afrique au XIXe siècle — et annonce le problème plus large traité plus bas.
« Première photographie de l'Afrique » : une question mal posée ?
Faut-il pour autant s'arrêter à cette date du 7 novembre 1839 et à ce palais d'Alexandrie photographié par deux Français de passage ? Les historiens spécialisés dans la photographie africaine invitent à la prudence. Dans leur article fondateur, David Killingray et Andrew Roberts rappellent que l'essentiel de la production photographique du continent durant les premières décennies reste le fait de voyageurs, de missionnaires et d'administrateurs européens, et que les sources disponibles pour cette période « restent extrêmement inégales selon les régions ».9David Killingray et Andrew Roberts, « An Outline History of Photography in Africa to ca. 1940 », History in Africa , vol. 16, 1989, p. 197-208.
Erin Haney, dans Photography and Africa (2010), va plus loin : elle refuse explicitement le projet d'une histoire linéaire et exhaustive de la photographie africaine, insistant sur la nécessité de replacer chaque image dans ses conditions socio-politiques de production10Erin Haney, Photography and Africa , Londres, Reaktion Books, coll. « Exposures », 2010. — une mise en garde qui vaut a fortiori pour la notion même de « première photo », qui présuppose un regard extérieur, celui du voyageur occidental venu documenter des monuments jugés dignes d'intérêt selon des critères qui lui sont propres. Jürg Schneider montre à l'inverse que la photographie véritablement africaine — c'est-à-dire produite par des photographes africains, pour des clientèles locales — n'émerge que dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec des figures comme Francis W. Joaque, actif en Sierra Leone, à Fernando Po puis au Gabon à partir des années 1860.11Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography , vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146.
Il y a donc, en réalité, deux histoires distinctes qui se superposent trop souvent sous l'étiquette commode de « premiers temps de la photographie en Afrique » : celle, bien documentée, de l'arrivée du daguerréotype par la voie coloniale et touristique — dont la vue du palais de Ras el-Tin du 7 novembre 1839 constitue, en l'état actuel des sources, le jalon le plus ancien et le mieux attesté — et celle, plus tardive et plus difficile à reconstituer, de l'appropriation du médium par les sociétés africaines elles-mêmes.
Conclusion
En définitive, si la quête de la première image nous ramène invariablement au 7 novembre 1839, au palais de Ras el-Tin, cette date ne raconte qu'une partie de l'histoire — celle, européenne et touristique, d'un regard extérieur posé sur l'Égypte. La photographie réalisée ce matin-là par Horace Vernet et Frédéric Goupil-Fesquet demeure, en l'état de la recherche, la première image documentée du continent africain — un document disparu, connu seulement par une gravure, pris à peine onze semaines après la présentation publique du procédé à Paris. Elle inaugure une décennie de daguerréotypie orientaliste en Égypte, portée ensuite par Joly de Lotbinière puis, de façon bien plus vaste, par Girault de Prangey, tandis que le procédé gagne, dès 1842, l'Afrique de l'Ouest avec Jules Itier au Sénégal, puis, au rythme plus lent des routes maritimes coloniales, l'Afrique australe à partir de 1846 et le Liberia en 1853 avec Augustus Washington. Mais cette chronologie, aussi précise soit-elle, ne doit pas masquer une réalité plus complexe : celle d'un médium qui met plusieurs décennies à devenir véritablement africain, au sens où des Africains — de Francis W. Joaque à ses successeurs — s'en saisiront eux-mêmes comme praticiens et non plus seulement comme sujets.
Défis documentaires : une fracture patrimoniale Nord-Sud
Un fait mérite d'être posé explicitement : sur les treize photographies de cet article, dix proviennent d'Égypte et une seule — la felouque d'Itier — touche, indirectement, à l'Afrique de l'Ouest. Aucune plaque de Saint-Louis-du-Sénégal, de Monrovia ou du Cap n'y figure. Ce déséquilibre n'est pas un choix éditorial : c'est le reflet exact, et documenté, d'une asymétrie patrimoniale qui structure encore aujourd'hui l'histoire visuelle du continent.
Les daguerréotypes égyptiens de Girault de Prangey ont survécu parce qu'ils sont restés, par héritage familial, sur le sol français, avant d'entrer dans les collections d'un musée richement doté — le Metropolitan Museum of Art — qui a numérisé l'ensemble du fonds en haute résolution et l'a placé sous licence ouverte (Open Access) en 2019-2020. Les daguerréotypes libériens d'Augustus Washington, eux, sont pour partie conservés à la National Portrait Gallery du Smithsonian, à Washington : institution publique américaine tout aussi sérieuse, mais dont la politique de droits ne permet pas, à ce jour, une réutilisation libre équivalente. Quant aux plaques de Jules Itier au Sénégal ou aux tout premiers portraits pris au Cap, leur localisation précise et leur état de conservation demeurent, pour le grand public comme pour cet article, largement invérifiables en ligne. Le problème n'est donc pas seulement une absence d'images : c'est une absence d'accès, qui recoupe presque parfaitement la carte des anciens empires coloniaux et de leurs musées.
Cette fracture n'est cependant pas figée. Le Endangered Archives Programme de la British Library, lancé en 2004 avec le soutien de la fondation Arcadia, finance depuis vingt ans la numérisation d'archives menacées à travers le monde, dont plusieurs fonds photographiques ouest-africains et est-africains — une réponse institutionnelle directe au problème décrit ci-dessus.12The British Library, Endangered Archives Programme — programme de numérisation d'archives menacées, fondation Arcadia, lancé en 2004. eap.bl.uk Le travail d'historiens comme Giulia Paoletti sur le Sénégal, Jürg Schneider sur l'Afrique centrale et de l'Ouest, ou Patricia Hayes sur l'Afrique du Sud, s'appuie précisément sur ce type de fonds redécouverts, souvent conservés dans des familles, des missions religieuses ou des administrations locales plutôt que dans de grands musées occidentaux.
Il faut enfin resituer cette histoire dans son prolongement contemporain, pour ne pas la laisser advenir seulement comme un catalogue de curiosités du XIXe siècle. Depuis les années 1990, des institutions africaines reprennent activement la main sur le récit et la pratique de l'image : les Rencontres de Bamako, biennale africaine de la photographie fondée au Mali en 1994, restent le plus grand rendez-vous du continent dans ce domaine ; le Market Photo Workshop, fondé à Johannesburg en 1989 par le photographe David Goldblatt pour former des photographes noirs sud-africains sous le régime de l'apartheid, a formé plusieurs générations d'auteurs aujourd'hui internationalement reconnus ; le festival LagosPhoto, lancé à Lagos en 2010, fait de même pour l'Afrique de l'Ouest anglophone. Ces institutions ne referment pas la fracture patrimoniale décrite plus haut — les archives du XIXe siècle restent, matériellement, où elles sont — mais elles déplacent durablement la question de « qui regarde qui » que posait déjà, sans le savoir, Méhémet Ali devant la chambre noire de Vernet, ce matin de novembre 1839.
Note méthodologique — texte : sources exclusivement universitaires, revues à comité de lecture (History in Africa, History of Photography, Kronos) et dossiers d'institutions muséales, à l'exclusion de toute encyclopédie collaborative en ligne ; les institutions africaines citées en fin d'article (Rencontres de Bamako, Market Photo Workshop, LagosPhoto) sont identifiées par leur nom, leur ville et leur date de fondation. Images : treize photographies, daguerréotypes et lithographies d'époque — un portrait anonyme de Daguerre lui-même (v. 1844), neuf de Joseph-Philibert Girault de Prangey couvrant Alexandrie, Le Caire, Philae, Edfou et Thèbes (1842-1844), le recueil de Lerebours, et une vue prise par Jules Itier lors de l'étape égyptienne de sa mission (1845-1846) — tous issus du fonds Open Access du Metropolitan Museum of Art (domaine public, réutilisation libre). Une treizième image, la chambre photographique Susse Frères de 1839 illustrant l'appareil lui-même, provient exceptionnellement de Wikimedia Commons — le Met ne conservant, dans son fonds Photographies, quasiment que des plaques et tirages, non des appareils. Les deux infographies (schéma du procédé, chronologie continentale) sont des illustrations originales réalisées pour cet article. Deux lacunes documentaires demeurent, faute d'image en accès libre disponible, et sont assumées comme telles dans le corps du texte plutôt que masquées : aucune plaque originale de 1839 (Vernet/Goupil-Fesquet) n'ayant survécu, la scène de Ras el-Tin elle-même n'a pu être illustrée ; et les daguerréotypes de Jules Itier au Sénégal (1843) comme d'Augustus Washington au Liberia (conservés respectivement en France et aux États-Unis, notamment à la National Portrait Gallery du Smithsonian) ne sont pas diffusés sous licence ouverte permettant leur reproduction ici.
Sources
- Jeff Koehler, « Capturing the Light of the Nile, Egypt's First Photographs », AramcoWorld, vol. 66, n° 6 (novembre-décembre 2015). ↩
- Frédéric Goupil-Fesquet, Voyage d'Horace Vernet en Orient, Paris, Challamel, 1843. ↩
- The Metropolitan Museum of Art, « Monumental Journey: The Daguerreotypes of Girault de Prangey », dossier de presse et d'exposition, New York, The Met, 2019. ↩
- Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960, Princeton, Princeton University Press, 2024. ↩
- Annie Elizabeth Poslusny, The Liberian Daguerreotypes of Augustus Washington: Photography, Science, and Blackness as Selfhood, thèse de doctorat, University of North Carolina at Chapel Hill, 2021. ↩
- Patricia Hayes, « Power, Secrecy, Proximity: A Short History of South African Photography », Kronos, vol. 33, n° 1, 2007, p. 139-162 (SciELO South Africa). ↩
- M. Bull et J. Denfield, Secure the Shadow: The Story of Cape Photography from Its Beginnings to the End of 1870, Le Cap, Terence McNally, 1970 — cité dans Hayes, 2007. ↩
- David Prochaska, Making Algeria French: Colonialism in Bône, 1870-1920, Cambridge, Cambridge University Press, 1990. ↩
- David Killingray et Andrew Roberts, « An Outline History of Photography in Africa to ca. 1940 », History in Africa, vol. 16, 1989, p. 197-208. ↩
- Erin Haney, Photography and Africa, Londres, Reaktion Books, coll. « Exposures », 2010. ↩
- Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography, vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146. ↩
- The British Library, Endangered Archives Programme — programme de numérisation d'archives menacées, fondation Arcadia, lancé en 2004. eap.bl.uk ↩
Pour aller plus loin
- Erin Haney, Photography and Africa, Reaktion Books, coll. « Exposures », 2010. Refuse le projet d'une histoire linéaire de la photographie africaine.
- Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960, Princeton University Press, 2024.
- Annie Elizabeth Poslusny, The Liberian Daguerreotypes of Augustus Washington: Photography, Science, and Blackness as Selfhood, thèse de doctorat, University of North Carolina at Chapel Hill, 2021.
- David Killingray et Andrew Roberts, « An Outline History of Photography in Africa to ca. 1940 », History in Africa, vol. 16, 1989, p. 197-208.
- Patricia Hayes, « Power, Secrecy, Proximity: A Short History of South African Photography », Kronos, vol. 33, n° 1, 2007, p. 139-162.
- Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography, vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146.

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