Dans le premier épisode de cette série, le daguerréotype touchait l'Afrique par la voie la plus attendue : celle des voyageurs orientalistes envoyés en Égypte dès novembre 1839, puis celle des routes maritimes coloniales qui l'amenaient, sept ans plus tard, jusqu'au Cap. L'Afrique de l'Ouest, elle, reçoit le procédé de deux façons presque contradictoires — l'une portée par l'administration commerciale française, l'autre par un homme qui choisit l'exil pour échapper au statut de citoyen de seconde zone que lui réservait son propre pays.
Carte schématique des routes maritimes et des dates des premiers clichés connus sur le continent — Alexandrie (1839), Saint-Louis (1842-1843), Monrovia (1853), Le Cap/Port Elizabeth (1846-1851). Infographie originale réalisée pour cet article.
Un douanier en mission, un « coup manqué » à Saint-Louis
Jules Alphonse Eugène Itier (1802-1877) n'est ni artiste ni savant de profession : né dans une famille de douaniers, il entre dans l'administration des douanes en 1819 à Marseille, sous la protection de son oncle Dubois-Aymé, ancien polytechnicien et membre de l'expédition d'Égypte de Bonaparte.1France China Archives (Huma-Num), notice biographique « Jules Alphonse Eugène Itier ». fca.huma-num.fr/s/fca/item/55 En 1842, Itier embarque pour une série de missions destinées à promouvoir le commerce et l'expansion coloniale française — direction le Sénégal, la Guyane puis les Antilles.1France China Archives (Huma-Num), notice biographique « Jules Alphonse Eugène Itier ». fca.huma-num.fr/s/fca/item/552Alphonse-Eugène-Jules Itier, notice d'artiste, The J. Paul Getty Museum. getty.edu/art/collection/person/103KEW
C'est à Saint-Louis du Sénégal qu'Itier consigne, dans son carnet de voyage, une note devenue depuis un jalon de l'histoire de la photographie ouest-africaine : « J'ai reçu mon daguerréotype. »1France China Archives (Huma-Num), notice biographique « Jules Alphonse Eugène Itier ». fca.huma-num.fr/s/fca/item/55 L'historienne de l'art Giulia Paoletti (Université de Virginie), qui a consacré plus d'une décennie à cette histoire — dont trois années sur place et une centaine d'entretiens —, situe dans cette même période la réalisation de ce qui est aujourd'hui considéré comme le plus ancien daguerréotype connu d'Afrique de l'Ouest : une vue du port de Saint-Louis montrant quelques bâtiments coloniaux, une place et deux silhouettes floues égarées dans le cadre — un cliché qu'Itier lui-même qualifiait de « coup manqué ».4« A new book unearths a buried history of photography in West Africa », CNN Style , 1er mars 2024 — au sujet de Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960 , Princeton University Press, 2024.
Les sources ne s'accordent pas parfaitement sur la date exacte de cette vue — 1842 selon le compte rendu du livre de Paoletti, 1843 selon le journal de bord d'Itier lui-même —, un flottement qui illustre la difficulté à établir une chronologie fine pour cette période.1France China Archives (Huma-Num), notice biographique « Jules Alphonse Eugène Itier ». fca.huma-num.fr/s/fca/item/554« A new book unearths a buried history of photography in West Africa », CNN Style , 1er mars 2024 — au sujet de Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960 , Princeton University Press, 2024. Ce qui est mieux établi, en revanche, c'est la suite du parcours d'Itier : dès la fin de l'année 1843, il est nommé à la tête d'une mission commerciale accompagnant l'ambassade de Théodore de Lagrené en Chine, où il réalisera l'un des tout premiers corpus photographiques du pays. Plus de trente-six plaques et plus de mille pages de ses carnets de voyage sont aujourd'hui conservés au Musée français de la photographie, à Bièvres.5Musée français de la photographie (Bièvres), fonds Jules Itier — collection et carnets de voyage.
Portrait and Place : une histoire encore à écrire
Le sort de cette image inaugurale résume, selon Paoletti, un problème plus large : la photographie sénégalaise du XIXe siècle est restée, pendant plus d'un siècle, largement ignorée de l'histoire de l'art. « Au départ, ce n'était considéré comme un art nulle part — même en Occident, il a fallu des décennies avant les premières expositions au MoMA », explique-t-elle. « Et puisque ce n'était pas considéré comme un art, ce n'était ni collecté, ni étudié, ni valorisé comme un savoir-faire. »6Dianna Wray, « Author Giulia Paoletti Traces History of Senegal's Photography », AramcoWorld , novembre-décembre 2025. aramcoworld.com Son ouvrage Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960 (Princeton University Press, 2024) constitue à ce jour la première étude approfondie consacrée à cette histoire — de la plaque d'Itier jusqu'aux photographes sénégalais des années 1960, en passant par des figures redécouvertes comme Mama Casset ou Oumar Ka.6Dianna Wray, « Author Giulia Paoletti Traces History of Senegal's Photography », AramcoWorld , novembre-décembre 2025. aramcoworld.com
Cette asymétrie — un daguerréotype français comme point de départ documenté, une histoire de la photographie sénégalaise qui ne s'écrit que près de deux siècles plus tard — annonce déjà la question qui traversera toute cette série : à partir de quand peut-on parler d'une photographie véritablement africaine, et non plus seulement d'une photographie prise en Afrique ?
Monrovia, 1853 : Augustus Washington choisit l'exil
À des milliers de kilomètres de là, sur la côte du Liberia, une autre histoire commence — et elle n'a rien de colonial. Augustus Washington (né vers 1820-1821), fils d'un père afro-américain et d'une mère probablement d'origine asiatique, entame à l'hiver 1843 sa première année à Dartmouth College lorsqu'il se tourne vers le daguerréotype pour financer ses études.7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis Il quitte rapidement Dartmouth et, en cinq ans, bâtit à Hartford (Connecticut) un studio prospère. En 1850, il est un photographe reconnu et un mari.
Washington en a une conscience aiguë. Dans une lettre au New York Tribune de 1851, il écrit : « Aussi étrange que cela puisse paraître, quelles que soient les capacités naturelles et les qualités intellectuelles d'un homme de couleur, je crois que dès qu'il quitte les bancs de l'université pour se mêler à la seule société qu'il puisse trouver aux États-Unis — à moins d'être pasteur ou conférencier — il ne peut que régresser, et régressera. »7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis Dans le climat de peur qui suit l'adoption du Fugitive Slave Act, Washington choisit l'émigration plutôt que la citoyenneté de seconde zone. En novembre 1853, avec sa femme et leurs deux jeunes enfants, il embarque pour Monrovia, capitale du Liberia, sous les auspices de l'American Colonization Society.7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis
Avec l'argent économisé à Hartford, Washington installe un studio de daguerréotypie à Monrovia dès son arrivée. Il y devient rapidement le portraitiste de l'élite politique de la jeune république — législateurs et responsables exécutifs —, tout en se lançant, entre deux accès de paludisme, dans le commerce, l'immobilier puis la culture de la canne à sucre, jusqu'à transformer un premier lopin de dix acres en un domaine de mille acres en amont de Monrovia.7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis9Carol Johnson, « Faces of Freedom: Portraits from the American Colonization Society Collection », in The Daguerreian Annual, 1996 , Pittsburgh, The Daguerreian Society, 1997, p. 265-278.
Ces deux plaques, conservées à la Bibliothèque du Congrès, donnent une idée du regard de Washington. Dans les deux cas, ce qui frappe est la manière dont les sujets regardent l'objectif sans la moindre gêne — un naturel que les historiens de la photographie afro-américaine attribuent en partie au fait que Washington photographiait ses propres pairs, et non des sujets qu'il aurait, comme tant de daguerréotypistes européens de la même décennie, considérés comme de simples curiosités ethnographiques. La collection de la Bibliothèque du Congrès conserve, du même studio, plusieurs autres figures de la République — dont Stephen Allen Benson, second président du Liberia.10Library of Congress, Prints and Photographs Division, « [Chancy Brown, three-quarter length portrait, facing front] », LC Control Number 2004664297. loc.gov/item/2004664297 — rights advisory: no known restrictions on publication.
Nombre de ses portraits, commandés par l'American Colonization Society elle-même, étaient destinés à être montrés aux États-Unis pour convaincre l'opinion du bien-fondé du projet de recolonisation.9Carol Johnson, « Faces of Freedom: Portraits from the American Colonization Society Collection », in The Daguerreian Annual, 1996 , Pittsburgh, The Daguerreian Society, 1997, p. 265-278. La dernière mention connue de Washington en activité derrière l'objectif date de la fin des années 1850. Il entame ensuite une carrière politique : il siège par deux fois à la Chambre des représentants du Liberia — où il est élu speaker — puis un mandat au Sénat.7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis Il meurt à Monrovia en 1875 ; l'African Repository salue alors un homme que « rien n'aurait pu convaincre de revenir dans ce pays [les États-Unis], ayant acquis une belle fortune, sa liberté et un foyer sur la terre de ses ancêtres ».7Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This , blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis
Une chronologie resserrée sur une quinzaine d'années — le Sénégal (1842-1843) et le Liberia (1853) encadrent, chronologiquement, l'Afrique australe de l'épisode précédent (1846-1851). Infographie originale réalisée pour cet article.
Deux routes, pas encore une photographie africaine
Itier et Washington n'ont, en apparence, rien en commun : l'un documente au passage une escale commerciale pour le compte de l'expansion française, l'autre construit délibérément sa vie et sa fortune en Afrique de l'Ouest, y devient citoyen puis responsable politique. Mais ni l'un ni l'autre ne sont, au sens où l'entendent les historiens spécialisés dans la photographie africaine, des photographes africains : Itier reste un fonctionnaire de passage, et Washington, bien que devenu libérien par choix et par droit, demeure un Afro-Américain formé à Hartford, exerçant un savoir-faire importé.
C'est précisément la distinction qu'établit l'historien Jürg Schneider lorsqu'il situe l'émergence d'une photographie produite par des Africains, pour des clientèles locales dans la seconde moitié du XIXe siècle seulement — avec des figures comme Francis W. Joaque, actif en Sierra Leone, à Fernando Po puis au Gabon à partir des années 1860.13Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography , vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146. (déjà cité épisode 1) Entre le daguerréotype de Ras el-Tin (1839), celui de Saint-Louis (1842-1843) et le studio de Washington à Monrovia (1853-fin des années 1850), une quinzaine d'années s'est écoulée — et la photographie, en Afrique de l'Ouest comme ailleurs sur le continent, reste encore, presque partout, une pratique venue d'ailleurs.
En définitive, ces deux trajectoires de la décennie 1840-1850 dessinent moins une continuité qu'un contraste : d'un côté, une administration coloniale qui documente en passant ; de l'autre, un homme qui choisit l'Afrique de l'Ouest comme terre d'accueil et y bâtit, avec la même technique, une œuvre et une vie. Il faudra encore une décennie, avec des figures comme Francis W. Joaque, pour qu'émerge une photographie tenue par des Africains eux-mêmes — le sujet du prochain épisode de cette série.
Note méthodologique — texte : sources universitaires et institutionnelles (France China Archives/Huma-Num, J. Paul Getty Museum, Musée français de la photographie, Library of Congress, Princeton University Press), un article de presse spécialisée (CNN Style) et le blog éditorial de la Library of Congress, à l'exclusion de toute encyclopédie collaborative comme source de fait — Wikimedia Commons n'étant utilisé ici que comme hébergeur d'images en domaine public, jamais comme source d'affirmation historique. Images : cinq photographies et gravures d'époque, toutes vérifiées individuellement — les deux daguerréotypes d'Augustus Washington ont été confirmés directement sur les pages de catalogue de la Bibliothèque du Congrès (mention « no known restrictions on publication », dates de prise de vue précisées) plutôt que repris tels quels d'une source secondaire. Une piste d'illustration initialement envisagée pour la plaque de Saint-Louis — un recueil de gravures Gallica/BnF — a été vérifiée puis écartée : son contenu réel (portraits ethnographiques, non une vue de la ville) ne correspondait pas à la légende initialement prévue, et ses conditions de réutilisation sont restreintes. Cette section reste donc sans image plutôt que publiée avec une légende inexacte. Les deux infographies (carte de diffusion, chronologie) sont des illustrations originales réalisées pour cet article.
Sources
- France China Archives (Huma-Num), notice biographique « Jules Alphonse Eugène Itier ». fca.huma-num.fr/s/fca/item/55 ↩
- Alphonse-Eugène-Jules Itier, notice d'artiste, The J. Paul Getty Museum. getty.edu/art/collection/person/103KEW ↩
- « Jules Itier en 1847 déguisé en mandarin à Marseille », autoportrait au daguerréotype. Wikimedia Commons, catégorie Jules Itier. commons.wikimedia.org/wiki/Category:Jules_Itier — domaine public. ↩
- « A new book unearths a buried history of photography in West Africa », CNN Style, 1er mars 2024 — au sujet de Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960, Princeton University Press, 2024. ↩
- Musée français de la photographie (Bièvres), fonds Jules Itier — collection et carnets de voyage. ↩
- Dianna Wray, « Author Giulia Paoletti Traces History of Senegal's Photography », AramcoWorld, novembre-décembre 2025. aramcoworld.com ↩
- Jeff Bridgers, « Augustus Washington, Daguerreotypist », Picture This, blog de la Library of Congress, 27 février 2013. blogs.loc.gov/picturethis ↩
- S. Augustus Mitchell, Map of Liberia colony, extrait de Mitchell's School Atlas, 1839. Wikimedia Commons. commons.wikimedia.org/wiki/File:Mitchell_Map_Liberia_colony_1839.jpg — domaine public. ↩
- Carol Johnson, « Faces of Freedom: Portraits from the American Colonization Society Collection », in The Daguerreian Annual, 1996, Pittsburgh, The Daguerreian Society, 1997, p. 265-278. ↩
- Library of Congress, Prints and Photographs Division, « [Chancy Brown, three-quarter length portrait, facing front] », LC Control Number 2004664297. loc.gov/item/2004664297 — rights advisory: no known restrictions on publication. ↩
- Library of Congress, Prints and Photographs Division, « [Woman, probably Sarah McGill Russwurm, sister of Urias Africanus McGill...] », LC Control Number 2004664344. loc.gov/item/2004664344 — rights advisory: no known restrictions on publication. ↩
- T. Williams, Residence of Joseph Roberts, President of the Republic of Liberia, gravure, vers 1850. Wikimedia Commons. commons.wikimedia.org/wiki/File:T.WILLIAMS(c1850)_Residence_of_Joseph_Roberts,_President_of_the_Republic_of_Liberia.jpg — domaine public. ↩
- Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography, vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146. (déjà cité épisode 1) ↩
Pour aller plus loin
- Giulia Paoletti, Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840-1960, Princeton University Press, 2024.
- Ann M. Shumard, A Durable Memento: Portraits by Augustus Washington, African American Daguerreotypist, Smithsonian NPG, 1999.
- Deborah Willis, Reflections in Black: A History of Black Photographers 1840 to the Present, W.W. Norton, 2000, p. 3-10.
- Jürg Schneider, « The Topography of the Early History of African Photography », History of Photography, vol. 34, n° 2, 2010, p. 134-146.

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